Vendredi 2 décembre 5 02 /12 /Déc 20:29

Article paru sur le site de l'observatoire de zététique

Documentaire « Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » : les psychanalystes jettent le masque

 

 

 

« La psychanalyse n'est pas une science. Elle n'a pas son statut de science, elle ne peut que l'attendre, l'espérer. C'est un délire — un délire dont on attend qu'il porte une science. On peut attendre longtemps! Il n'y a pas de progrès, et ce qu'on attend ce n'est pas forcément ce qu'on recueille. C'est un délire scientifique. »
Article Ornicar ? de Jacques Lacan, dans le Bulletin périodique du champ freudien, 1978, 14, p. 9.

« Le point fondamental de mon attitude en tant qu'analyste c'est le fait d'abdiquer l'idée d'une progression. »
Un psychanalyste dans « Le Mur ou la psychanalyse à l'épreuve de l'autisme »

Dans un reportage de 52 minutes intitulé « Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » [1], (Océan Invisible Production), destiné à faire le point sur la conception psychanalytique de l’autisme, Sophie Robert recueille les conceptions de dix pédopsychiatres et psychanalystes [2], dont quelques-uns parmi les plus grands spécialistes français.

Trois des psychanalystes interviewés, appartenant à l'École de la Cause Freudienne, assignent Sophie Robert en justice et demandent de faire interdire la diffusion du film [3]. Un article paru dans Rue89, le 4 novembre, analyse les termes de l’assignation et met en évidence les manquements à la loi auxquels se sont livrés les plaignants, comme de demander par l’intermédiaire de leur avocat les rushes, ce qui est une « atteinte au secret des sources des journalistes » protégé par la loi du 4 janvier 2010. [4]

Si Jacques Lacan est lucide lorsqu’il affirme que la psychanalyse est un « délire scientifique », comment se fait-il que, 33 ans plus tard, les psychanalystes refusent encore d’abandonner leur vision pseudo-scientifique de l’autisme ? Comment se fait-il qu’ils refusent de reconnaître contrairement à la communauté scientifique internationale, que l’autisme est un trouble neurologique d’origine probablement génétique, qui entraîne un handicap dans la relation sociale, qu’il y a « des » autismes et non pas « un » autisme, qu’il faut parler plutôt de « troubles envahissants du développement » et non pas, comme ils le soutiennent, de « psychose », résultant d’une prétendue « toxicité maternelle » et relevant de la psychiatrie ? Le documentaire de Sophie Robert tente d’apporter quelques éléments de réponse à ces questions en s’appuyant sur le discours des psychanalystes eux-mêmes.

Avant Bruno Bettelheim et sa théorie psychanalytique de l’autisme, Kanner et Asperger s’étaient interrogés sur la possible origine organique de l’autisme.

En 1943, Léo Kanner avait décrit l’autisme comme un trouble affectif de la communication et de la relation n’atteignant pas l’intelligence. Il avait reconnu qu’il s’agissait d’un trouble inné dont les parents ne pouvaient être jugés responsables. En 1944, Hans Asperger, convaincu d’une origine organique de l’autisme, avait émis l’hypothèse que les troubles autistiques sont des « psychopathies » pouvant aller « de la débilité au génie ».

Bruno Bettelheim rompit avec cette conception organique et imposa une conception psychanalytique de l’autisme. Se fondant sur son expérience des camps de concentration, il avait établi une analogie entre les prisonniers des camps et l’enfant autiste. Celui-ci aurait, selon lui, reçu de ses parents, et principalement de sa mère, le message inconscient selon lequel tout le monde se porterait mieux, s’il n’existait pas. En réponse à ce message, l’enfant « choisirait » de s’enfermer dans une « forteresse vide », titre de son ouvrage (1967) consacré à ce problème.

À la fin des années 60, la psychanalyse perd sa suprématie un peu partout dans le monde, sauf en Argentine et en France où elle trouve paradoxalement un nouveau souffle sous l’influence d’un psychiatre charismatique, Jacques Lacan.

Les psychanalystes interviewés par Sophie Robert confirment la survivance de cette conception. Répondant à ses questions, ils reprennent en chœur les grands thèmes chers à Bettelheim, Lacan, Klein, Dolto… Ils développent, pour rendre compte des troubles du langage, de la communication et de l’expertise sociale de la personne autiste, les thèmes psychanalytiques de la « mère frigidaire », de la « toxicité maternelle », de la « mère vorace et castratrice » (cf. l’analogie avec le crocodile au début du film qui symbolise le « ventre de la mère », les « dents de la mère ») de la « folie maternelle », de la « mère incestueuse », de la « mère mortifère », etc. La mère est d’après eux toujours « trop » : trop froide, trop chaude, trop vide. Pour résumer, la maternité est psychogène par nature. En face d’elle se dresse « la loi du père » qui lui interdit jouissance et inceste !

Lorsqu’on leur demande comment ils conçoivent l’attitude psychanalytique auprès de l’enfant autiste dont on sait que la thérapie est fondée sur la parole, alors même que parole et communication sont handicapées chez ces patients, l’un d’entre eux ne craint pas de dire : « Disons que quand on reçoit un enfant autiste, on pratique une psychanalyse qui est une pure invention. On se trouve en face d’un sujet qui, la plupart du temps, ne dispose pas du langage. ». Un autre : « […] avec un enfant autiste, j’en fais très peu. Très peu, ça veut dire quoi ? Que je pose mes fesses, que je me mets à côté de lui et j’attends qu’il se passe quelque chose, et j’oublie, j’essaie d’oublier tout. […] » Et quand on les interroge sur les résultats qu’ils attendent de la psychanalyse, l’un répond : « Je ne peux pas répondre à ça. Ce n’est pas une question de psychanalyste, ça ! » Et un autre : « En attendre ? Le plaisir de s’intéresser à une bulle de savon. Je ne peux pas vous répondre autre chose. »

En contrepoint de ce discours psychanalytique, Sophie Robert a interrogé, dans deux vidéos « Bonus », Monica Zilbovicius, psychiatre, directrice de recherches à l’INSERM (Unité INSERM 1000, Hôpital Necker, Paris). Avec une grande sobriété, celle-ci décrit les avancées de la connaissance scientifique dans ce domaine à l’aide des outils, tels que les mesures de flux sanguin dans le cerveau, l’ « Eye Tracking » ou « tracé du regard », et l’IRM qui permet de détecter l’anomalie de structure dans le cerveau des enfants autistes dans la région temporale supérieure (sillon temporal). Elle dit : « Nous sommes donc dans la recherche sur le cerveau. »

Monica Zilbovicius confirme donc que l’autisme n’est pas une psychose, que le tableau de psychose est très spécifique de rupture de la réalité avec des hallucinations et des idées délirantes. Cela, dit-elle, ne concerne pas du tout la problématique de l’autisme.

Dans le film « Le Mur », le discours des psychanalystes s’interrompt par moments pour laisser place aux témoignages de familles touchées par l’autisme de leur enfant, comment elles ont organisé leurs vies pour donner à leur enfant les moyens de progresser grâce aux programmes TEACCH, PECS et ABA, qui s’appuient sur les sciences cognitives et comportementales. Ces programmes ont été mis au point depuis plus de 30 ans aux États-Unis mais sont très peu développés en France, essentiellement à cause du combat que les psychanalystes mènent contre eux. L’un d’entre eux dit : « Dans le monde francophone, l’envahissement par les techniques cognitivo-comportementales est un envahissement nouveau, récent, mais très présent, actuellement. La psychanalyse se bat contre cet envahissement. »

Les psychanalystes refusent de reconnaître l'avancée des connaissances scientifiques sur l'autisme et empêchent les programmes fondés sur les neurosciences de se développer en France. Les parents d’enfants autistes et les enfants autistes paient lourdement leur obstination. L’un des psychanalystes interviewés le dit clairement : « Dans le monde francophone, l’envahissement par les techniques cognitivo-comportementales est un envahissement nouveau récent mais très présent actuellement. La psychanalyse se bat contre cet envahissement, n’est-ce pas ? Un certain nombre de collègues, spécialement Jacques Alain Miller, ont pris la tête de cette lutte, de ce combat. D’autres aussi, dans d’autres mouvements. C’est un combat très important pour maintenir vivante la dimension de la subjectivité, c’est-à-dire des singularités de chaque sujet par rapport à cette idée comportementale du réglage par case. » Et un autre psychanalyste de conclure : « Donc le dialogue avec les neurosciences, c’est pas simplement nous-mêmes nous informer du résultat et de faire valoir que ça ne change pas ce qui est notre pratique fondamentale, c’est aussi d’essayer de pouvoir faire vivre l’humanité sans avoir de trop grands espoirs dans les différentes bonnes nouvelles qui sont publiées tous les jours et qui sont faites pour essayer de maintenir justement un taux de bonnes nouvelles dans un environnement où on en a fort peu. »

Le film « Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » est un bon moyen de faire connaître au grand public les obstacles, « le mur », auxquels se heurtent ceux qui sont concernés par l’autisme. Souhaitons que la plainte de ces trois psychanalystes ne freine pas une nouvelle fois les progrès dans la connaissance de l’autisme et dans le développement des structures nécessaires pour accueillir et socialiser les enfants qui en sont atteints. [6]

 

Brigitte Axelrad

 

Notes :

[1] En totalité, Sophie Robert a interrogé une trentaine de psychanalystes et conduit 27 interviews. Elle a fait appel à des chaînes télévisées pour leur vendre une série de plusieurs fois 52 minutes et, finalement, elle a obtenu une aide d’Autistes sans frontières pour aboutir au documentaire « Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » de 52 minutes, diffusé depuis septembre sur le site de l'association et téléchargeable aussi sur Vimeo. Pour empêcher les autres volets de voir le jour et pour interdire la diffusion du Mur, trois psychanalystes ont porté plainte contre elle, et l’ont assignée à comparaître devant un tribunal le 8 décembre 2011.

[2] Les psychanalystes interviewés étaient : Dr Alexandre Stevens PsyK ECF – Psychiatre en chef de l’institution Le Courtil à Tournai. Prof Pierre Delion PsyK – Chef du service de Pédopsychiatrie du CHU de Lille. Dr Geneviève Loison PsyK lacanienne – Pédopsychiatre référent – Lille. Prof Daniel Widlöcher PsyK – APF – Ancien chef du service de psychiatrie – Hôpital de la Pitié Salpêtrière – Paris. Dr Aldo Naouri Pédiatre – Analyste – Essayiste. Prof Bernard Golse PsyK APF - Chef de service de pédopsychiatrie de l’Hôpital Necker de Paris. Esthela Solano PsyK ECF Psychologue clinicienne. Yann Bogopolsky PsyK Kleinienne. Laurent Danon-Boileau Linguiste MODYCO CNRS PsyK SPP Centre Alfred Binet Paris. Eric Laurent PsyK ECF Enseignant formateur en PsyK.

[3] Voir l'article sur le site de Rue 89 Autisme : « Le Mur », docu qui dérange des psys français.

[4] La loi du 4 janvier 2010 est accessible sur le site legifrance.gouv.fr

[5] Voir les dossiers et articles publiés sur le site de l'OZ : « L’autisme, énigme pour la science et cible pour la pseudo-science », « Le packing, la camisole glacée des enfants autistes » et « Le « packing » confirmé par le Haut Conseil de la Santé Publique ! ».

[6] Autisme.info a réalisé une interview de 23 minutes de Sophie Robert disponible en ligne sur Dailymotion. Dans le Cercle Psy (Sciences humaines) du 23 novembre 2011, Sophie Robert a été interviewée par Jean-François Marmion.

Par mag2 - Publié dans : psychanalyse et film "le mur"
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